Archive pour la catégorie Petits cailloux

2009, année 32 — Le pouvoir de dire merde

Dimanche 29 novembre 2009

C’était l’hiver mais tout bruissait. Une tension sourde, des forces encore silencieuses étaient déjà à l’œuvre. Il fallait, de nécessité, que les choses changeassent. C’était peut-être l’élection toute récente de Barack Obama qui le rendaient tangible : on devait s’attendre à quelque chose de Neuf.

Et pour que cela soit j’ai appris à dire merde. J’ai appris à dire non. J’ai préféré enfin ne plus plaire à tout le monde. J’ai pris la peine d’être moi-même pour cesser de jouer, pantin de vos désirs, les comédies pipées ne visant qu’à complaire. Ne consentait à rien valablement celui qui acquiesçait à tout sans distinction. Tout ça fut enterré avec un peu de la peur de déplaire et l’angoisse de n’être pas là où je suis attendu.

J’ai longtemps tenu pour injonction sacrée de faire ce qu’on attendait de moi. C’était l’ordre des choses. Et puis j’ai fini par dire non, quelquefois. C’est là seulement que mes oui ont pris valeur.

Trente-deuxième petit caillou

2008, année 31 — Quatre du tendre

Vendredi 28 novembre 2008

Il y a eu celle d’hiver. La soirée dont on s’est éclipsés, la musique chaude, la danse, son corps contre moi et murmurée à l’oreille l’envie d’arracher là tous nos vêtements. Il y a eu une nuit, un matin. Je savais encore aimer, je perdais le Nord aussi bien qu’autrefois. Elle m’a croqué, une gourmandise dont on ne fait qu’une bouchée. Je savais encore souffrir.

Il y a eu celle de printemps. Arraché à la torpeur d’une conversation que j’avoue avoir oublié, j’ai été entraîné à l’autre table. Mlle Toi, tu m’enjoignais de m’asseoir là, il fallait que je la rencontrasse. De fait, on a su vite, l’entre-deux des regards le criait en silence, que l’été serait chaud. Bientôt on a été trop près pour être honnêtes, faisant semblant de rien. Incapables d’attendre fût-ce seulement deux semaines, on n’a pu retarder l’instant où nos deux corps seraient encore plus proches.

Il y a eu celle d’été. Du premier soir je garde le souvenir de retrouvailles improbables, de Wittgenstein et d’une demande en mariage. Des semaines suivantes, l’affrontement sanglant d’un amour déferlant contre mes vieux démons défendant pied à pied leurs murs usés de temps.

Il y a eu celle d’automne. Si différente des autres, si différentes de moi. Enlacés avec la naïve fraîcheur des amours d’enfance. Douceur fragile et éphémère.

J’ai retrouvé mon errance mais elles m’ont appris. À aimer. À me laisser surprendre. À donner, à être aimé. À espérer. Quatre éclats de vie, quatre charbons ardents de plus au creux de moi.

Et tes yeux qui, au loin, veillent toujours mes mots d’un regard tendre.

Trente et unième petit caillou.

2007, année 30 — Gamin

Dimanche 18 novembre 2007

Je tire toujours la langue sur les photos. Je fais toujours du vélo sous la pluie. Je suis toujours capricieux et inconstant. J’aime toujours les câlins et les gratouilles entre les oreilles. Je lis toujours des bandes dessinées. Mes amis collent des centaines de post-its dans tous les coins le soir de mon anniversaire. On liquide deux paquets de chamallows et une boîte de bonbons chimiques en lançant des cotons-tige sur le toit des voisins.

Aujourd’hui, j’ai trente ans.

Dernier de trente petits cailloux.

2006, année 29 — Pris de vitesse

Dimanche 11 novembre 2007

J’étais arrivé seul au rendez-vous. Illes étaient presque tou-te-s là. On allait ensemble au spectacle. J’étais ravi de les revoir. Eux et elles. On est entrés et on s’est répartis dans les rangs successifs de fauteuils, rouge velours. Elle m’a attendu, s’est assise près de moi. Rien encore n’était dit, un regard extérieur n’aurait vu que deux spectateurs sur deux sièges voisins.

À la sortie le groupe a rejoint un bistrot du quartier. Il y a eu un instant suspendu avant qu’on prenne place tous autour de la table. Du coin de l’œil essayer de prédire chacun quelle place l’autre choisirait. S’attacher à ce que fortuitement l’on se retrouve côte à côte.

Puis on a commandé nos bières et parlé de choses et d’autres. J’ai souri, sans doutes. J’élaborais des stratégies subtiles, évaluais les signes, conjecturais les réactions prochaines. Je me demandais si…

C’est à ce moment-là qu’elle a posé sa main sur la mienne.

Vingt-neuf de trente petits cailloux.

2005, année 28 — Les âmes errantes

Dimanche 4 novembre 2007

C’est la nuit. Elles et moi dans l’ombre, la lumière seule des écrans qui nous bercent, et nos mains caressent des claviers de plastique au lieu de s’attarder sur la peau nue de nos semblables. Envoie des mots comme des bouteilles à la mer. Rejoue du Polnareff, avec juste Internet à la place du Minitel.

Quand l’écran s’allume je tape sur mon clavier
Tous les mots sans voix qu’on se dit avec les doigts
Et j’envoie dans la nuit
Un message pour celle qui
Me répondra OK pour un rendez-vous

Et parfois on se rejoignait le temps de quelques nuit.

Jusqu’à l’été. Alors µ m’a présenté Dorine. Nous avons couru comme des enfants ce soir-là au pied du campus de Jussieu, mus par l’urgence de serrer nos corps, radieux de rire de l’envie simple l’un de l’autre. Nous avons profité ensemble de la lumière qui s’appelait Septembre et qui caressait Paris, les bords du canal Saint-Martin, les terrasses de Belleville et quelques autres coins qui n’étaient qu’à nous.

Dorine est partie, ensuite, pour d’autres cieux. Elle m’a laissé un bout d’elle et elle a emporté un fragment de moi. On n’a rien promis, on n’a rien prévu, et je suis resté là, suspendu seul au milieu de l’histoire. Toujours lié malgré la liberté dite.

Vingt-huit de trente petits cailloux.

2004, année 27 — La mort ne rate pas le dernier métro

Dimanche 28 octobre 2007

J’ai improvisé. Une proposition indécente. Un prétexte pour passer un moment dans la petite chambre, sixième étage, pas loin. Rater le dernier métro exprès. Oublier opportunément qu’il y a des taxis et des bus de nuits que je connais bien. Saisir la proposition de rester dormir : c’était la fin de l’année d’avant.

J’ai aimé et j’ai été aimé. Sondé des abîmes que je ne soupçonnais pas. Construit un amour autrement que ce que j’aurais imaginé. Souffert, pleuré. Reçu des blessures dont les cicatrices me rappellent que je sais maintenant ce que je ne veux plus jamais. Appris.

Quand tout a été fini j’ai choisi que ce soir-là je transgresserais la règle de conduite que je m’étais fixée.

— Allô, S. ? Salut. Ce soir je suis très déprimé et je veux boire beaucoup trop.
— Pas de problème, passe quand tu veux.

(Merci d’avoir été là.)

J’ai vu la mort ricaner de pouvoir me faire le même coup en trop belle répétition, à deux ans d’intervalle. Au décours de la rupture, réclamer le grand-père. Il n’a pas eu le temps d’écrire ses mémoires. Je n’ai pas pris le temps de le questionner. C’est trop tard.

Cette fois, je sais qu’il ne faut pas omettre de préparer la cérémonie. Je ne veux pas revivre le silence glacé de la dernière fois, et j’insiste pour qu’on prévoit que quelque chose soit dit. Je sais qu’il faut que je m’y colle. Personne d’autre ne veut, ou ne peut. Et puis j’y suis tenu, quelque part. J’ai accepté silencieusement cette charge, la dernière fois, à la sortie de ce crématorium où il entre aujourd’hui couché entre les planches. Dans la chambre mortuaire il a l’air décharné, frêle, petit comme il n’a jamais paru au temps de mon enfance. Les morts dans leur bière me font toujours cet effet-là. Certains leurs donnent un dernier baiser, une caresse. La simple idée de leur contact m’horrifie.

La veille au soir, au creux de la nuit, juste avant de dormir, j’ai ouvert mon carnet. Celui où je collecte de temps en temps des trop-pleins d’âme ou des morceaux de rêve. Couvert deux ou trois pages que je vais lire devant eux. À peu de choses près, parce que dans l’instant les mots rétifs s’ébrouent et les tournures s’égayent.

Le livre s’est fermé. Il est parti.

Ma gorge se serre. Mes yeux pleurent, je sais, qu’importe, je ne tente pas de contenir cela. J’ai des mots à prononcer alors j’avance à travers larmes et tant pis si un sanglot déforme ma voix qui se voudrait assurée et vivante.

Le livre reste ouvert. Inscrivons-y son souvenir et traçons-y notre futur.

C’est bientôt l’automne.

Vingt-sept de trente petits cailloux.

2003, année 26 — Camping banlieusard

Dimanche 21 octobre 2007

Je devais commencer à bosser dans les premiers jours de janvier, et finir de préparer ma soutenance de thèse en même temps. Ensuite j’aurais dû quitter l’appartement. Mais les choses se sont inopinément précipitées. C’étaient les vacances de Noël et mon Papa a déplié le vieux convertible dans mon ancienne chambre. Il a fallu retourner vivre là quelque temps.

Entre deux transparents de soutenance et un courrier aux membres pressentis du jury, j’appelais les agences immobilières. Visitais des dizaines d’appartements. Mon travail me laissait heureusement une latitude certaine pour l’organisation de mes journées. Le soir je rentrais tard, lessivé, bien souvent après une activité ou une sortie vespérale. Mon père était déjà couché. Le matin, je ne le voyais pas non plus. Je dormais encore à poings fermés quand il partait au boulot. Je n’étais pas vraiment là et je ne cherchais pas à améliorer vraiment le confort de la chambre où je revenais camper. Revenir en banlieue après cinq ans à Paris, de nouveau devoir attendre longuement le bus ou marcher un quart d’heure le matin avant la première station des confins du métro m’était insupportable. Revenir enfant chez mon père, une régression, le signe tangible d’une relation échouée. Je ne voulais pas rester, j’ai fait en sorte que cette installation ait bien le goût et toutes les couleurs du provisoire.

Le quatorze février, tout est allé très vite. Ce n’était pas prévu. Un peu par hasard j’ai rappelé l’agence qui m’avait fait visiter cet endroit qui me plaisait bien, une ou deux semaines avant. Le vendeur n’était pas très décidé, un peu difficile. L’affaire était probablement morte, je n’appelais que pour m’en assurer. C’est là que la dame m’a dit, « Attendez, je viens d’avoir un nouvel appartement, venez donc le voir ce midi. »

À vingt heures, je signais le compromis de vente. À presque cinq ans de distance, je ne regrette toujours pas.

J’ai emménagé chez moi le premier mai, entouré d’amis venus m’aider à porter les cartons. J’aime l’atmosphère des déménagements, l’effort d’abord, ensemble, et puis la bière et le saucisson partagés au milieu des cartons, suants et heureux.

Ça fait sept mois que je suis seul.

Vingt-six de trente petits cailloux.