Mais en fait, t’es qui ?

28 mars 2013

Ce jour-là, il y a quelque temps, je suis allé bosser en métro. C’était un de ces matins grisouilles, humides et encore froids, où l’hiver tient bon devant un printemps qui n’ose pas dire son nom. Ça ne motive pas pour enfourcher Belzébuth. Quand je suis monté dans le train, je l’ai remarquée, adossée à la porte opposée. Elle était plutôt jolie, brune et fine, l’air vaguement familière. De vagues réminiscences la raccrochaient à une soirée chez L., je crois, sans toutefois pouvoir en jurer. En tous cas elle m’a souri et m’a tapé la bise. Salut, comment tu vas ?

Zut. Zut zut zut. C’était quoi, cette soirée ? Elle avait un prénom ? Non, c’est pas A., elle lui ressemble un peu mais c’est pas elle. Zut, zut zut zut. Gagner du temps, small talk et cold reading en attendant qu’elle lâche par inadvertance une bribe d’information qui me permettra de repêcher son dossier dans les tréfonds de ma mémoire bordélique. Je me justifie maladroitement d’être là — ce n’est pas la station la plus proche de la maison, mais je viens de déposer Choupinette chez sa nourrice. Ah, oui, mumblemumblePèreLachaise, elle marmonne un truc indistinct, semble accepter mon explication.

Rha, je suis naze…, elle fait. Bon, ça veut dire que je suis supposé savoir ce qu’elle a fait hier soir, imaginer pourquoi elle serait fatiguée ? Je suppose que c’est le moment où la perplexité se lit sur mon visage en lettres de feu. C’est là qu’elle percute :

— Euh, excuse-moi, je crois que je t’ai confondu avec quelqu’un d’autre… Raphaël, il a deux filles, il vient de se séparer… Mais… tu as fait comme si tu me connaissais !
— Euh, oui, mais je sais que j’ai une mauvaise mémoire des visages…

Je suis du même coup soulagé, pour cette fois ma mémoire avait raison de me dire « inconnue au bataillon ».

Elle est allée s’asseoir, à la fois rigolarde et penaude. J’ai plongé dans mon bouquin en la regardant en coin. Quand je suis descendu on s’est souhaité Bonne journée !

Vrai travail

1 mai 2012

Étrange premier mai pour moi qui ai grandi en banlieue rouge, pour qui ce jour-là c’était celui des travailleuses, des travailleurs, et des brins de muguet. Les valeurs ont bien changé.

Le Vrai Travail selon Nicolas Sarkozy n’est plus celui que j’ai connu. C’est celui qui ne demande rien, ne revendique rien, pose les drapeaux et sert la France. Ouvriers, ouvrières, travailleurs : Vos gueules ! Soyez serviles, soyez dociles, courbez l’échine et dites merci, Nicolas s’occupe de tout. Le Vrai travailleur, aujourd’hui, souffre en silence et se satisfait de sa condition.

Quant à vous, fonctionnaires, enseignants, flics, payés au lance-pierre pour vous user la santé au service de la Nation, vous qui y laissez la vie : vous êtes des protégés, presque des assistés ! Ne mouftez pas !

C’est là le vrai visage de la Sarkozie future. À l’usine comme à l’école, travailleurs au service de l’industrie ou fonctionnaires, un seul mot d’ordre : crevez, mais en silence !

Ou bien dimanche prochain, faites du bruit.

Vingt ans

2 novembre 2011

Cela fait vingt ans aujourd’hui.

Aurore dort, calme, serrée contre mon cœur. La vie a triomphé, il demeure la blessure de sa grand-mère absente.

Aurore

19 août 2011

Ce quinze août, au matin. Le soleil réchauffait Paris désertée, l’air était frais encore, vivifiant. Le petit bistrot du boulevard de Port-Royal semblait encore à moitié endormi, comme moi qui n’avais guère fermé l’œil les nuits précédentes. Le café et le croissant chaud dégustés sur le zinc avaient ce goût de bonheur simple que ton arrière-grand-mère affectionnait par-dessus tout. C’était le début d’une belle journée.

C’est le début d’une belle vie. Cela fait une semaine aujourd’hui que tes grands yeux curieux se sont ouverts sur le monde. Puissent-ils y découvrir autant de merveilles et de bonheur que ceux que tu nous donnes, à ta Maman et moi, à ton parrain et à toute la famille. Que la vie te soit douce comme ta peau de pêche qui m’a émerveillé dès la première caresse et que j’use de baisers, ma fillette adorée.

Ça fait encore tout drôle mais je vais bien devoir prendre le pli de signer : « Ton Papa ».

Aurore, 12 août 2011

Aurore, née le 12 août 2011 à Port-Royal.

L’attroupement

28 avril 2011

Au coin des deux rues. Il y a un attroupement. Une voiture qui part, des gamins qui restent — il y a deux collèges dans le coin. C’est le printemps, le matin est frais. Clameurs. Pas de cris, pourtant. J’avance vers eux, c’est mon chemin. C’est là que je l’aperçois, entre deux voitures, sur le trottoir d’en face.

Il-ou-elle est là, grotesquement tordu sur le bord du caniveau. Visage sans âge aux traits maintenant indistincts. Il ne s’est pas protégé de ses bras, il a embrassé le sol de plein fouet. Fenêtres ouvertes, quelques étages au-dessus ?

Sous lui, la flaque de sang. Rouge, brillant. Téléphone, 17.

– L’adresse ?
– 4, rue D***-T***…
– Il parle ?
– Je ne me suis pas approché… J’ai pas l’impression qu’il soit en état…

Déjà, le deux-tons hurle, le camion rouge arrive, par ici, on fait signe, par là. Ils descendent, vite, vite, le gros kit sur le dos et les gants bleus.

Il est derrière le camion, rouge comme son sang, ils sont là maintenant. Reprendre mon chemin, sans tarder. Son corps disloqué sur le bord du trottoir, gravé dans ma mémoire.

2010, année 33 — C’est là que tout commence

30 novembre 2010

Dans l’hiver froid de deux mille neuf, une étoile a brillé. Bientôt, déjà, elle soufflera sa première bougie. Avec un peu d’avance, bon anniversaire, belle enfant. Illumine-nous encore de tes sourires quand tu découvres le monde.

Ç’a été une de ces rares années de tournant, qui ne laissent pas les vies tout-à-fait dans l’état où elles les ont trouvées, et peu de temps pour les écrire quand on est en train de les vivre.

Apprivoisé patiemment, j’ai réappris à dire des mots longtemps tus. Je les ai entendus, aussi. Je t’aime.

Entouré de copains, tous assidus, motivés, on s’est dépassés. On est arrivés à faire ce dont jamais je ne me serais cru capable. Niveau IV n° 67694.

Un soir d’automne, j’ai brisé dix-neuf ans de silence. Sans y mettre les formes, sans circonlocutions policées. Brutal, peut-être, tant c’est venu presque sans prodromes. Pour que ça s’ouvre enfin, il fallait autre chose qu’une lame mousse. Il fallait y aller, tranchant dans le cuir. Papa, je voudrais que tu me parles d’elle.

J’ai parié sur l’avenir. Pacte civil de solidarité.

Trente-troisième petit caillou.

Les amoureux et le philosophe

12 octobre 2010

Quand Luc Ferry, ancien ministre du temps de Raffarin, se pique de parler d’Amour, on sent plus le bon sens paysan tendance café du commerce que l’avant-garde de la pensée philosophique.

C’était dimanche, dans la télé. Trois entretiens, trois histoires. Un jeune couple romantique et fusionnel, un vieux couple désabusé, et puis une amoureuse et ses deux amoureux : M., A. et moi, qui parlions d’amours au pluriel.

L’invité a fréquenté de près Carla B., il devrait donc savoir ce que c’est qu’une femme qui n’appartient jamais totalement à un seul homme. En tous cas, on aurait pu le croire, avant de le voir tenir le discours le plus rigidement conservateur qu’on puisse imaginer.

Extraits choisis d’une pensée délicieusement surannée, et notre réaction.

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