Archive pour la catégorie Général

Putain de jour sans

Samedi 27 juin 2009

Tu as un pique-nique à Noisy-le-Sec mais le RER E est interrompu.

Tu rentres de Noisy, crevé. Arrivé Gare du Nord, tu te fais violence pour rejoindre les potes à Alexandre-Dumas. Mais la ligne 2 est coupée.

De guerre lasse tu rentres à la maison. Le miroir de la salle de bains s’est effondré.

Et Facebook est en carafe, tu peux même pas hurler ta rage.

Le petit bal du dimanche soir

Mardi 16 juin 2009

C’est Dorine qui m’avait passé l’invitation. Bal dansant, vingt heures, place Django-Reinhardt, Saint-Ouen. La place n’est pas sur le plan, c’est juste le coin de deux rues, dans le quartier des puces, à deux pas de la porte de Clignancourt. C’est de l’autre côté du périph — mais encore à portée de Vélib’. C’est comme ça que je suis venu.

Les maisons basses de ce coin de banlieue étaient baignées de lumière dorée. Le jour d’été s’étirait, bercées de musique rétro. Jolies jeunes filles et beaux garçons tournaient sur la piste de danse improvisée, on sirotait des bières. Il faisait doux, à la marge de la grande ville, au bord du temps. Bien sûr que demain, un autre jour, on s’en retournerait trimer. Mais on était là, simplement dans l’instant de la nuit qui naissait timidement, à valser endiablés, à tanguer passionnés et, en parfait ballet, à exécuter les pas d’un Madison que Dorine a enfin réussi à m’inculquer. Très jolies filles et fort beaux garçons profitaient de l’instant suspendu. Un doux soir de musique et d’amitié.

De la démocratie dans mon immeuble

Lundi 8 juin 2009

On me rappelait récemment que je n’écris plus très souvent ici. De fait, comme dirait Solveig, vivre me prend tout mon temps. Par exemple, mardi, je pouvais pas, j’avais piscine. Et jeudi, j’avais AG de copropriété.

Les AG de la copropriété sont toujours un succès. Monsieur A. part à la chasse aux procurations quelques jours avant la convocation, histoire de récupérer le pouvoir du petit vieux gentil du quatrième étage, ou du gérant pakistanais de la boutique de téléphone du rez-de-chaussée. Monsieur A. aime bien défendre les pauvres gens qu’un syndicat de copropriétaires malicieux s’amuse à embêter vilennement à grands coups de vote.

Monsieur A. s’attache à rappeler combien nous sommes méchants de voter des travaux. C’est tellement injuste d’entretenir les murs de la maison. C’est tellement odieux d’envisager des travaux pour éviter qu’un balcon s’effondre sur un passant, ou que la pluie s’infiltre dans les appartements. C’est une punition, et c’est injuste de pénaliser tout le monde. D’ailleurs, il n’est pas d’accord, et il le dit bien haut. Et puis quand vient le vote, il rappelle qu’il faut bien aussi noter que ceux dont il a les pouvoirs, ils sont contre !

— Oui, Monsieur A., je viens de lire les noms, on a bien noté que vous étiez contre, et que M. K… et M. K… sont contre aussi.
&mdsah; Mais je suis venu avec trois pouvoirs !
— Ah ? Voyons ça… qui est la troisième personne ?
— Je ne sais pas, je vous les ai donnés, les pouvoirs !

Monsieur A. sait bien que la dame dont il ne sait pas le nom mais dont il a bien voulu se charger du pouvoir, elle est contre. Et d’ailleurs il ne se prive pas de faire remarquer que ceux qui ne sont pas venus et qui n’ont pas donné procuration,

— … Ils sont contre aussi, et on ne peut pas les pénaliser s’ils ne sont pas là… Par exemple, Madame Lemoine, elle est contre !
— Mais elle est morte, Madame Lemoine…

Ça a duré quatre heures et demie, au total. Je suis rentré dormir.

Sans un regard

Lundi 13 avril 2009

Dans le métro, ligne 14, après la Cinémathèque avec Gilda.

Ils sont assis, tous les deux côte à côte, elle plutôt élégante, bien droite sur son siège, les mains croisées sur son sac serré contre elle. Il est assis à côté d’elle, baggy et casquette, avachi. Il s’étire un peu, innocemment, et pose la main sur son épaule à elle. Comme ça, doucement. Elle ne bouge pas, regarde par terre. Sa main à lui reste posée sur son épaule à elle, tranquille. Ses doigts pianotent un peu, comme ça. Il regarde ailleurs. Ses yeux à elle sont perdus par terre, et son visage est infiniment triste. Pas du malheur tragique d’un amour déchirant, non. Seulement insondable de mélancolie ordinaire, malgré — ou peut-être bien à cause — de sa main à lui posée sur son épaule à elle.

Small world

Jeudi 2 avril 2009

Samedi midi, sur mon Vélib’, boulevard de Magenta. La Piste Cyclable de la Mort, avec de vrais morceaux de piétons dedans. Je fonce, mais pas trop vite, car j’ai rendez-vous, mais je ne voudrais pas écraser quelqu’un. Surtout le groupe, là, qui monte dans une voiture, et qui déborde un peu sur le chemin. Gling, gling, je sonne, je passe, on m’interpelle, Hé, coucou Thomas ! Ah bin oui, bien sûr, c’est D., de passage à Paris. Je suis content de le voir, d’ailleurs je descends bientôt pendre sa crémaillère à huit cents kilomètres d’ici.

Après le déjeûner, direction la porte de Champerret avec Artefact. Il faut repeupler la cave. À l’entrée du salon, des visages familiers dans la foule. Tiens, c’est Sl. et Pl. et un ami à eux. Chouette, on s’échange les bonnes adresses, leur jurançon sec contre mon graves qui déchire. On fait un bout de visite ensemble.

Samedi soir, chez Ga. On est à 50 mètres de chez sœurette.

Dimanche, Salon des vignerons indépendants, le Retour. Avec E. cette fois. Tiens, salut J.-M., encore un plongeur qui boit. Tiens, salut… toi. E. n’a pas la mémoire des prénoms. On croisera encore une collègue à elle, et puis T. et M. et Boutchou en balade aux Tuileries.

Qui a dit qu’à Paris, au milieu de la foule, on était anonyme au milieu d’inconnu-e-s ?

Ma grande jeune

Lundi 9 mars 2009

Elle m’appelle « mon p’tit vieux » depuis plus loin que je ne peux me rappeler. Alors je l’appelle « ma grande jeune ». Ça nous a toujours fait rire. Enfin, jusqu’à ce qu’elle oublie que j’étais son p’tit vieux. Jusqu’à ce qu’elle oublie qu’elle me connaissait. Depuis tout petit.

Il y a quelques semaines, elle a été malade. Les poumons pleins de flotte et d’autres trucs visqueux. Des tuyaux qu’elle voulait arracher. Le verre d’eau qu’elle ne pouvait plus boire. Et puis ses poumons ont guéri, et elle est restée là, comme vidée.

Visite après visite, à son chevet, on cherche son regard. Elle s’endort, les yeux mi-clos. S’éveille, terrorisée. Il y a bien longtemps qu’on a dû renoncer à chercher des mots sous les gémissements. Elle attrape nos mains, chercher à griffer, à mordre, elle a toujours de la poigne. Puis elle retombe endormie, épuisée, et je laisse ma main sur la sienne, de plus en plus fripée. Trop de peau, tout le reste a fondu. Tant de semaines qu’elle n’avale plus rien. Yeux ouverts, peur. Yeux fermés, épuisement. À longueur d’heures.

L’hôpital pue la mort. On dépose un baiser sur son front et puis on s’esquive, las d’impuissance, vaincus, le cœur trop pleins de sa souffrance noyée de morphine.

Médecin de nuit

Dimanche 25 janvier 2009

Elle s’est tailladé la peau. Abattu et choqué, c’est lui qui m’a appelé. Il n’avait pas la force de faire ce qu’il y avait à faire.

J’ai appelé le 15. Il fallait quelqu’un, vite. Au moins pour nous rassurer. Puis ç’a été le standard des médecins de garde. On a peur qu’elle réitère. Elle voulait bien le voir, alors ils ont envoyé le médecin de nuit.

Je l’ai accueilli en bas. C’était plus simple que d’expliquer par l’interphone le dédale d’escaliers et de couloirs. Il trimballait son énorme sacoche brune. Une vraie sacoche de toubib, parée sans doute à soulager mille maux. Il est entré et il a demandé comme ça, bon, qui est-ce qui a fait des bêtises ? Il ne s’encombrait pas de formes. On s’est éclipsés tandis qu’il commençait à examiner les plaies. L’entrée en matière ne nous avait qu’à moitié convaincus. Il savait sans doute gérer le mieux une gastro foudroyante ou un bébé qui tousse, mais le mal du dedans de la tête, de sa tête à elle ?

On a attendu en bas sur le trottoir.

On a continué d’attendre. On s’est dit que c’était bon signe, finalement. Que ça devait parler, là-haut.

Une demi-heure plus tard, il est sorti de l’immeuble. Il est plus de minuit. Debriefing sur le trottoir. Il n’a pas peur pour elle. Elle n’a pas retenu les mots, il a écouté, saisi. Les lunettes demi-lune sur le bout du nez, il nous brosse le portrait qu’il s’est fait d’elle, pointe les lézardes qu’on connaît si bien et les bouées auxquelles la raccrocher. Il nous sourit. Je crois qu’il trouve ça bien, qu’on ait été là auprès d’elle.

Et puis il nous parle de ses enfants à lui, ils sont grands, ils sont partis de la maison… Ils doivent avoir à peu près notre âge. Ou nous le leur. Il prend ces cinq minutes de plus, en marge, au creux de la nuit qui commence, pour prendre soin de nous, aussi, un peu. Il est sans doute loin d’être couché. Mais je sens qu’il est profondément dans son élément. Au cœur des heures sombres, il veillera.

Il s’éloigne. Se retourne. Allez, bonne nuit, les garçons.